Le cimetière Saint-Morand

Au 7e ou 8e siècle, un cimetière entourait  une église sans doute en bois.  En tous cas au 12e siècle, le cimetière existait autour de l’église du prieuré et il existera jusqu’à nos jours. L’augmentation de la population et le nombre important de tombes ont conduit les autorités à chercher un emplacement pour un nouveau et grand cimetière. C’est en 1877 que le cimetière de saint Morand fut désaffecté.

Au 20e siècle, l’entretien du cimetière n’était pas prioritaire. Il est vrai que les deux guerres mondiales mobilisaient les esprits. En 1978, les stèles du cimetière ont souffert en raison des travaux de rénovation de l’église qui ont nécessité le passage de matériel et de machines.

Conscients de la valeur extraordinaire de ce lieu de sépultures avec ses stèles anciennes, rares et variées, il fallait réagir et vite. La commission du patrimoine de la nouvelle municipalité de 1983 a obtenu du maire l’autorisation et le soutien pour sauvegarder et mettre en valeur tout ce qui pouvait l’être.

Avec les amis du musée, la commission a commencé par nommer une petite équipe pour parfaire l’inventaire de toutes les tombes. Ensuite elle a décidé de faire du cimetière un lieu de recueillement avec la présentation des pierres tombales sur une surface engazonnée, agréable à visiter et facile d’entretien. Belle réalisation effectuée par les services municipaux. Les dalles très exposées et envahies de mousse ont été placées contre le mur d’enceinte. La réalisation d’un petit avant-toit sur le mur, les protège des intempéries.

Ainsi a été  réalisé le souhait exprimé par l’illustre Altkirchois Charles Goutzwiller dans ses « Souvenirs d’Alsace » : « …nous espérons que l’ancien cimetière sera conservé avec ses vieux monuments, comme un jardin du souvenir des générations éteintes ».

            Aujourd’hui on peut regretter la perte d’une partie des petits monuments. Mais on peut aussi  se réjouir de pouvoir admirer la beauté de ce « jardin du souvenir ». Lors des journées citoyennes, de nombreux bénévoles viennent tous les ans gratter, frotter et nettoyer les stèles.

Les visiteurs sont très agréablement surpris par l’atmosphère de ce lieu. Ils sont étonnés de voir l’ancienneté et la variété des  différentes pierres tombales. Une association d’amateurs du style napoléonien est venue précisément  à Altkirch pour découvrir le cimetière Saint Morand. Ils ont été fascinés par le groupe important des stèles de style napoléonien.

On les reconnait à la rigueur des lignes, les angles saillants, les formes géométriques d’inspiration antique, les décors de couronnes de lauriers, de palmettes, d’étoiles.

On est également très impressionnés par le nombre de monuments symboles de la vie interrompue. On les reconnait par des colonnes brisées, des troncs coupés.

Bien d’autres styles selon les époques sont à découvrir. Des croix et des décorations en fer forgé,  et de nombreuses dalles dont certaines très anciennes, sont remarquables.

Ils ont été prêtres, maires, députés, juges, greffiers, célébrités, inventeurs, explorateurs, ils ont été décorés de la Légion d’Honneur, de l’Ordre du Mérite, ils sont Chevaliers d’empire, ou rien du tout, mais ils sont là, et tous ont apporté leur pierre à la construction de leur ville.

La Société d’Histoire du Sundgau dans son livre « Saint Morand » a réalisé un travail approfondi et précieux sur les personnes dont les noms figurent sur les 164 stèles funéraires.

Il y a parmi beaucoup d’autres, les curés Jérôme Chevrier, curé d’Altkirch pendant 33 ans ; le curé Trunkenboltz curé d’Altkirch de 1838 à 1854, c’est sous son ministère que fut construite l’église Notre Dame actuelle. On y trouve le député maire Jean Adam Pflieger, le chevalier de Saint Louis Charles de Kloekler maire de 1799 à 1807, le chevalier Ignace Devallant maire de 1817 à 1829, dont la vie est un véritable roman d’aventures. Officier dans un régiment de hussards, il a fait 32 campagnes sous

Napoléon Ier, en Allemagne, à Austerlitz, en Espagne, gravement blessé plusieurs fois, il s’en sort et repart encampagne. Après 29 années de service dans l’armée de Napoléon, officier de la légion d’honneur, il se retire à Altkirch, couvert de décorations. Heureuses rencontres avec la stèle des parents de Gustave Kubler, le fondateur du musée sundgauvien, avec la stèle des grands parents de notre artiste peintre Léon Lehmann, avec celle des membres des familles Rothéa et Gilardoni, illustres tuiliers d’Altkirch, avec la stèle des parents de Charles Goutzwiller le professeur de dessin de Jean-Jacques Henner, et tant d’autres.

Tout au fond du cimetière, un monument exceptionnel est à découvrir.

Ceux qui l’ont érigé ne se doutaient pas du caractère prophétique de cette réalisation. A cette époque, les Alsaciens sont allemands depuis plus de 15 ans. Ils perdent tout espoir de redevenir français. Ils multiplient alors des actions qui tendent vers une amitié franco-allemande. C’est une façon de retrouver la France bien-aimée sans offenser les Allemands. Ils commencent par unir les morts. Sur la même stèle, ils commémorent les soldats français et allemands. Blessés à Héricourt et à Belfort lors des attaques allemandes, ces soldats français et allemands furent soignés dans les ambulances et emmenés à l’hôpital d’Altkirch où ils sont morts entre le 5 août 1870 et le 1er avril 1871. Ils sont enterrés dans le cimetière St Morand. Ce monument a été érigé par les Altkirchois le 28 octobre 1887 en présence des autorités allemandes.

Sur l’avant du monument on peut lire l’inscription suivante :

« 1870-1871 Pro Patria sie liegen in friedlicher Gruppe vereint der Tod warf zuzammen den Freund und der Feint »

On peut traduire :

« 1870-1871 pour la patrie, la mort a réuni l’ami et l’ennemi, ils reposent unis pacifiquement »,

Sur l’arrière un autre texte est gravé :

« Blessés à Héricourt et Belfort, ces soldats soignés dans les ambulances d’Altkirch y sont morts en janvier et février 1871 ce monument a été élevé à leur mémoire par les habitants d’Altkirch en 1887 ».

Sur les côtés, on lit les noms des 15 soldats français et des 5 soldats allemands dans l’ordre chronologique de leurs décès. Le monument fait 5, 22 m de hauteur, et 2, 80 m de largeur.

Extrait du discours lors de l’inauguration :

«  … Ils sont couchés ici, sans distinction et sans ordre, ils furent ennemis, la mort a terminé les haines de la vie, le tombeau les a réconciliés, leurs ossements, à mesure que le temps les  brise et dissout, se rapprochent et mêlent leurs poussières.

Ils reposent en paix »                                                 Gustave KUBLER d’Altkirch

On peut dire que les Sundgauviens d’Altkirch ont érigé en quelque sorte le premier monument européen de l’union dans la paix.

Ils ne savaient pas que leur rêve d’amitié franco-allemande se réaliserait en 1962,  soit 75 ans plus tard. On aurait pu éviter deux guerres mondiales et plusieurs millions de morts dont une majorité de jeunes soldats.

Une petite flânerie dans ce lieu historique, est assurément une rencontre fortuite avec des personnes importantes ou insignifiantes mais qui toutes ont marqué l’Histoire et la vie de notre cité.

                                                                                              Altkirch le 15/03/2021

                                                                                              André Braunstedter